jeudi 3 août 2017

Le Chili, lieu de naissance et de chanson

L'auteur-compositeur-interprète Victor Jara, torturé et assassiné
en septembre 1973 par la junte militaire de Pinochet
Je reviens du Darling, le chic bar-café du Plateau Mont-Royal. Il y a quelques semaines déjà que ses plantes et ses livres m'ont fait adopter ce lieu. Il s'en trouve d'ailleurs d'excellents; l'autre soir, j'ai lu d'un trait Autobiographie de Régis Jauffret, plaquette sulfureuse sur la vie d'un narcissique pervers que rien n'effraie ou presque. 


Écriture de fragments sur ma famille, spécialement mon père, qui, depuis toujours, occulte un pan entier de son existence. Parfois j'ai même l'impression que personne ne le connait, et ne le connaîtra jamais. Disert, sophiste à ses heures, il parle sans écouter (s'écouter) et revient constamment sur les mêmes plaintes, en contournant toujours la vérité — mécanisme de défense entre tous, et l'on cherche encore de quoi il veut bien se défendre. N'empêche que j'ai pensé qu'il me serait utile de prendre l'avion un jour pour rendre visite à ma famille du Chili, j'entends mes cousins, cousines, mes tantes, mes oncles, tous des gens que je connais à peine et avec lesquelles j'aimerais m'entretenir pour tracer plus nettement l'arbre généalogique de notre famille. 

En écrivant Chili ce pays où je suis né, où mes parents sont nés, où ils se sont rencontrés et mariés, pays duquel j'ai immigré quand j'avais presque cinq ans — en écrivant le nom de ce pays, me saisit une sensation étrange, sorte de vide glacial, de flux inopérant. Pas de fierté ni de fièvre, une absence totale du sentiment d'appartenance. En revanche, je sens au fond de moi la présence d'un fil rouge, frêle et ténu, qui est la preuve de ma reconnaissance pour le legs culturel de mon pays, lieu premier de ma révélation de la poésie (la littérature), d'abord celle de Pablo Neruda, et de la chanson, tatouée en mon coeur grâce à Victor Jara, Inti-Illimani et Violeta Parra. Tout le reste, la politique, l'Histoire, les paysages, le Coup d'État, me laisse indifférent. 


Si je suis parvenu un jour à reconnaître mon Chili, c'est-à-dire à identifier le Chilien que je suis, celui-là indéracinable du Québécois, de l'homme et de l'artiste, c'est strictement grâce à ces artistes et leurs oeuvres. Mes parents avaient beau me parler du pays et de ma famille, toujours en espagnol, cette langue que je parle comme on boit du lait, c'est-à-dire avec un automatisme qui trahit mon manque d'application pour elle, que cela ne me faisait ni chaud ni froid. L'art seul m'aura permis de connaître ce pays, autrement, il ne serait pour moi qu'un long et étroit bout de terre.

L'une de mes chansons préférées de Victor Jara est Te recuerdo Amanda. 

jeudi 1 juin 2017

À bas le SEO - suivi d'une chambre à soi

Il y a longtemps que j'ai publié un billet personnel. Je le fais ce matin, après que l'aube me rappelle qu'il n'est jamais trop tard pour faire voeu de bonnes augures. 

Avant-hier l'anniversaire de mon père. À 85 ans bien sonnants, mon père a   tous ses cheveux, sa tête un peu moins. Depuis quelques mois, la maladie malmène sa mémoire. Il demeure lucide, mais cette démence dont on connait le nom et que je n'ose pas nommer, peut-être parce qu'un fils aime à penser que son père, si unique, est inapte à ces maladies qu'affligent tant de personnes. Mon père, que je reconnais avec ses failles, ses incohérences, sa mégalomanie, mon père qui a attendu trente ans avant de me dire je t'aime — par courriel — c'était à l'époque où mes études universitaires réclamaient toute mon obligeance et ma volonté. Durant ces années où je retournais au banc d'école, mon père revenait comme un amour inespéré. Si différents, je ne crois pas qu'il m'ait réellement compris. En revanche, il a compris que nous nous ressemblions à bien des égards. « Mon affection pour toi est particulière » me soufflait-il hier, incapable de se rappeler ceux qui l'ont téléphoné (ou pas) pour son anniversaire. C'est peut-être mieux ainsi. 

(Je ne cherche pas à écrire un hommage ni à émouvoir. Je voulais commencer ma journée en écrivant un billet ici, dans ce blogue que je néglige au profit d'un autre, très différent de forme et de contenu (et qui est ici). En tapant les premiers mots, je ne savais pas que je parlerais de mon père.) 


Avant-hier encore, ma colocataire Christina, avec qui nous avons passé dix mois, quittait le sol canadien pour retrouver sa terre helvétique, la Suisse. Vers la fin de son séjour, je lui intimais que j'aurais aimé lui parler davantage de musique. Elle m'écoutait telle une chambriste attentive au moindre son. De père argentin, Christina, à son arrivée à Montréal, avait reconnu la mélodie de Alfonsina y el mar, classique d'Ariel Ramirez que je joue régulièrement à la maison. Quelques jours plus tard, elle copiait de sa main les paroles de la chanson. L'écriture manuscrite est à la littérature ce que l'odeur est à la chair. 

On ne connait une personne que lorsqu'on connait sa musique.  

Le commencement de l'été est pour moi tributaire du retour d'un étrange sentiment de honte. Honte de raconter, de ne pas raconter, de vivre en marge des êtres et des choses, honte de manquer de courage, d'hésiter à vivre, honte de mon besoin de solitude, honte d'aimer à ce point la nuit, lieu d'instances philosophiques, mémorial immense des jouissances de la dérobation. 

On finirait si bêtes si pour toutes nos bourdes de vivre, s'activait inopinément l'autocorrect


J'ai passé les deux dernières semaines sans pouvoir me concentrer au travail intellectuel. En écopa largement la lecture, que j'ai négligée au profit de rien, vraiment rien. Hier soir, après le départ de Christina, je m'appropriais sa chambre, plus éclairée, plus soyeuse, plus féminine que la mienne. Tout homme de lettres qui s'installe dans un nouvel espace de travail et de repos aura une pensée pour Virginia Woolf. 

Hier soir, pour la première fois en plusieurs semaines, je retrouvais la lecture, sacro-sainte lecture. Merci la vie. 

vendredi 5 mai 2017

Réseaux non sociaux

Trop de bruit et pas assez de musique, pas assez de silence. J'ose croire que mon aversion des réseaux sociaux date d'avant les réseaux sociaux eux-mêmes. Trop d'ostentations inutiles, de démonstrations d’égos. Ce qui m’attriste le plus est que ce courant entraîne de plus en plus de gens — moi inclus. D'une année à l'autre, le besoin de reconnaissance est supplanté par le besoin de dire qu'on existe.  

Le temps est dépressif, le temps est singulier, le temps est instable. Avril aura claironné d'un temps nauséabond comme un pamphlet rempli de fautes de syntaxe. 

Ces dernières semaines, j'ai souvent pensé à ce qu'une traductrice chevronnée m'avait dit, il y a quelques années, lors d'une entrevue : L'Homme est le plus vulnérable des mammifères.     

Sur ces mots, je retourne au café, mon meilleur médecin. 

Et vous, quel est votre médecin no 1?

mardi 2 mai 2017

Croche Blanche - un antidote au printemps qui se cherche

Photo du groupe sur leur page Facebook
Au café pour un latté nocturne, après avoir parcouru les librairies du Plateau, à la recherche de livres qui me feront oublier qu'il n'y a pas que le travail et les comptes à payer. 

En revenant de la librairie l'Échange, je marche sur l'avenue Mont-Royal, passe devant le Café Noir, y vois/entend un quatuor jazz qui crache un très groovy et joyeux Avalon d'Irvin Berlin. C'est trop bien, cette pièce, et l'interprétation qu'en fait la formation, dans un café si miteux, si délabré qu'il me rappelle quelques pages décadentes de Raymond Carver. Mais grâce à la magie du quatuor, l'endroit renaît de ses cendres. Croche Blanche est le nom de la formation - guitare principale, guitare accompagnement, contrebasse et trompette/voix. Si j'eus été impresario, j'aurais pris le quatuor sous mon aile, lui aurais fourni nourriture et transport le temps d'une tournée dans quelques villes. Après les shows nous aurions bu quelques verres d'alcool et fait plus ample connaissance.  

L'amour est bon quand la musique est avec lui. L'amour est bon la nuit. La musique c'est pour la nuit, avec ou sans l'amour. 

Voilà qu'en furetant sur la toile, je suis arrivé à leur page Facebook. Allez-y sans trop attendre : https://www.facebook.com/Croches-Blanche-175951036117493/



mardi 4 avril 2017

Yvon Rivard et quelques exercices d'amitié

Le printemps vient tout juste d'arriver et voilà que je médite sur l'hiver, ses ambivalences et ses difficultés. J'ai trouvé cet hiver particulièrement difficile, j'en exposerai les raisons dans un billet ultérieur. L'hiver et le froid plombent le corps, et parfois la mémoire. Certains esprits en profitent pour faire table rase. Pour créer, il faut détruire, disent les philosophes. 

Laissez-moi partager ici une entrevue (extrait d'un long  entretien, je suppose) qu'accordait l'écrivain Yvon Rivard à Laurence Gough. J'écrivais un article professionnel quand la vidéo m'est apparue (on le sait, le travailleur autonome ne démord que rarement des réseaux sociaux). Tour à tour, les propos de Rivard figurent comme une réminiscence de la pensée de Rilke, de Hermann Hesse, peut-être aussi de Dostoievski. En novembre dernier, au Salon du livre de Montréal, je parcourais les premières pages de son Exercices d'amitié, lequel, pendant de longues minutes, me dérobait complètement de l'effervescence du Salon. Je me souviens, je n'avais pas acheté ce livre parce que je tenais à conserver ce moment de bonheur au stade d'immatérialité. Aujourd'hui, je me dis que ce n'était pas une bonne raison de ne pas passer à l'acte, considérant la valeur que j'accorde depuis toujours à la spontanéité. Pour l'entrevue c'est ici

Merci à Laurence Gough pour cette excellente vidéo.

samedi 11 mars 2017

Mes bottes Hunter


La firme Hunter produit des bottes confortables au style attrayant. En janvier 2016, je me laissais tenter par un de leurs produits. Quelques mois plus tard, mes Hunter commençaient à souffrir d'érosion, accumulant entretemps des trous sur les surfaces caoutchoutées — pas très pratique en cas de pluie. Avec les encouragements de mon excellente amie Nathalie, j'ai écrit à la firme, qui m'a demandé de leur envoyer quelques photos. Après deux courriels de suivi et huit semaines d'attente, j'obtins finalement gain de cause. Cette semaine, Hunter m'a confirmé l'envoi d'une toute nouvelle paire de bottes pour hommes. 


J'encourage tous ceux et celles qui rencontrent des problèmes similaires aux miens d'écrire à la firme. Ici, comme partout ailleurs, il suffit d'être (super) gentil. 



Tiens, pour le plaisir du partage, voici un vieux proverbe chilien :  Si le bébé ne pleure pas, comment peut-on savoir lorsqu'il faut le nourrir? 

dimanche 5 février 2017

Le garçon de Marcus Malte - un abandon pour moi

Comme certains d'entre vous, il m'arrive à l'occasion d'être porté par les choix des jurés des prix littéraires. Plus Renaudot que Goncourt, plus Prix des libraires que Prix du GG, j'avoue être particulièrement sensible, chaque année, à la sélection du juré du prix Femina (comment oublier le très beau Canada de Richard Ford, Prix Femina étranger 2013, ou encore Baisers de cinéma d'Eric Fottorino, gagnant du Femina 2007.) En ce début d'année, Le garçon de Marcus Malte, un pavé de plus de 500 pages, lauréat du Fémina 2016, m'attire depuis que j'ai lu l'excellente critique de Pierre Maury dans son blogue Journal d'un lecteur. Il y a quelques jours, j'apercevais ledit livre sur les étalages d'une bouquinerie montréalaise. Armé de ma volonté naturelle à lire l'ouvrage que je viens d'acheter (volonté alimentée notamment par le fait que j'ai entre mes mains un très bel objet; et l'on continuera de saluer le travail de l'équipe de conception et de design des éditions Zulma), j'ai compris que la magie n'opérerait pas. Après 130 pages lues, me voilà forcé d'abandonner.  

Aux premières pages tout va bien. Se déroulent quelques rencontres entre le héros et des protagonistes tirés d'un monde plus imaginaire que réel, de l'action continue à même ces rencontres, certaines d'entre elles mêlant la littérature fantastique au roman initiatique. De plus en plus, je réalise que ce livre n'est pas mon genre. Cependant, je ne démords pas de ma lecture, résolu à vouloir continuer... jusqu'à l'apparition d'un ogre vers la centième page. Bien que décrites avec aplomb, les péripéties du héros ne manquent pas de me rappeler celles d'un certain Indiana Jones. Affrontements et empoignades sont développés sur un plan plus incarné que métaphysique. On ne pourra pas reprocher à l'auteur de recourir à une langue riche, aux embellissements dignes du prosateur-conteur démystifiant qu'il peut être. Ce livre serait-il un roman pour jeunes gens? Impossible pour moi de répondre avec certitude, j'ai lu très peu de romans pour jeunes, je veux dire des romans pour « gens moins âgés ». Car la littérature, on le sait, fait fi de l'âge, et l'âge, lui, n'est qu'un fiction. Au final, il s'avère que Le garçon de Marcus Malte n'était pas pour moi, ou peut-être n'était-il pas de mon âge. S'il vous enchante, je m'en réjouis! — Aimez-le pour moi.